Raconter sans réduire

Photographie : Élise Bernier-Samuel ©

Il y a quelques années, deux photographies ont suffi à rouvrir un débat que la photographie humanitaire traîne depuis ses origines. La première montrait un mannequin occidental en robe de mariée, portant l'enfant d'un village camerounais, entouré d'habitants disposés comme un décor. La seconde, prise au Kenya, accompagnait le portrait d'une orpheline d'une légende prédisant sa vie future de misère. Les deux images ont circulé, ont indigné, puis ont disparu du fil d'actualité,comme tant d'autres avant elles. Ce qui reste, en revanche, c'est la question qu'elles posent à quiconque raconte l'histoire d'autrui, de quel droit et selon quelles règles ?

La dignité comme point de départ

Bien avant que ce débat ne s'invite sur les réseaux sociaux, des photographes comme Dorothea Lange avaient déjà posé les bases d'une déontologie du regard : montrer la précarité sans y enfermer le sujet, révéler une condition sans effacer la force de celui qui la traverse. Cette exigence n'a rien perdu de son actualité. Une rédactrice de National Geographic rappelait récemment que raconter le monde suppose une responsabilité accrue dès lors que l'on touche à des sujets sensibles, la question raciale en tête, la fidélité du récit devenant alors aussi importante que sa portée. Toute organisation qui documente une communauté qu'elle ne connaît qu'en visiteuse hérite de la même exigence : le consentement du sujet et l'exactitude du contexte ne sont pas des options esthétiques, ce sont des conditions de légitimité.

Une organisation ne raconte que ce qu'elle vit vraiment

Le récit éthique ne se limite pas à l'image ou au texte publié, il commence en amont, dans la cohérence entre ce qu'une organisation dit d'elle-même et ce qu'elle fait réellement. Un mot comme « orphelin » ou « victime » n'a pas le même poids dans la culture qui le reçoit, celle du donateur, que dans celle qui le vit. Une politique de communication qui protège les personnes racontées, une équipe formée à ces enjeux, une place donnée aux voix locales dans la fabrique du récit, ce sont ces éléments, plus que la qualité d'une photographie isolée, qui distinguent une organisation qui raconte avec justesse d'une organisation qui se contente de bien communiquer.

L'attrait et les limites du récit de la souffrance

Le récit visuel reste un levier puissant : la préférence du public pour l'information visuelle ou interactive est nettement majoritaire, et une image jointe à une publication en multiplie sensiblement la portée. La tentation est alors grande de miser sur la détresse, elle capte l'attention plus vite que n'importe quel autre registre. Mais cette efficacité a un coût, celui d’une exposition répétée à des contenus négatifs dégrade la disposition d'esprit de qui les reçoit, et le don motivé par la culpabilité s'avère statistiquement moins durable que celui né d'un engagement choisi. Le récit misérabiliste, à force d'être répété sans issue, finit par lasser plutôt que mobiliser.

Vers un récit qui informe sans instrumentaliser

Les données les plus récentes suggèrent une troisième voie, ni euphorique ni misérabiliste : les publics rapportent un surcroît de motivation et de sentiment d'appartenance lorsqu'ils sont exposés à des récits construits autour de solutions plutôt que du seul constat. Ce n'est pas une question de ton optimiste imposé de l'extérieur, mais de structure du récit : montrer une situation, ses causes, et ce qui est entrepris pour la faire évoluer, sans en gommer la difficulté, ni la réduire à un slogan.

Il n'existe pas de récit parfaitement neutre, ni de méthode qui mette définitivement à l'abri de la simplification, mais entre l'instrumentalisation de la souffrance et l'auto-célébration institutionnelle, il reste un espace, plus étroit mais plus honnête : celui où l'on raconte une personne comme on voudrait, soi-même, être raconté.

Mieux encore, et si nous laissions l’autre, se raconter ?

Références :

The Need For Ethical Representation In Documentary Photography », 2019.

Think Bigger: From One Story to Brand Stories », 2019.

Why the World Needs Positive Visual Storytelling », 2019.

Besoin d’un regard stratégique ?

Si votre organisation réfléchit à la manière de mieux raconter son impact, de structurer son message ou de mobiliser autour de sa mission, le formulaire au bas de cette page est disponible pour amorcer une discussion.

Ensemble, on va plus loin !

Elise Bernier-Samuel

Comment on raconte ? Et pourquoi ça compte.

🌎Le monde et le monde 👥

Philanthropie | Développement des affaires et communications | Maîtrise en sciences de l’administration (en cours)

https://www.eliseberniersamuel.com
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