L’humain, le moteur de la philanthropie
« Élise, nous avons risqué nos vies… et nous les avons sauvés, elle et son bébé. »
Ses paroles échappées, la tête baissée, sa main moite dans la mienne. C’est après avoir cru que nous avions perdu une victime de la mer que Marvin, le chef sauveteur, m’apprend que, finalement, les médecins ont réussi à la réanimer et que son bébé devrait être sain et sauf.
Ce sauvetage a été la première étincelle qui a jeté les bases de mon parcours en philanthropie.
Nous avions effectué un sauvetage durant un ouragan, sous les éclairs du Costa Rica. Donner la respiration artificielle dans un décor sombre, les cheveux mouillés et collés au visage, le corps détrempé, heurté par la grêle.
D’un côté de la scène, des palmiers penchés sous le poids des rafales de vent et, de l’autre, des vagues déferlantes qui gagnaient en taille chaque fois que je tournais les yeux vers le large, le tout sous un ciel parfois noir, parfois blanc selon l’arrivée ou l’absence d’éclairs.
La peur ?
Je n’ai pas eu le luxe de la ressentir.
Nous étions menés par le cocktail chimique de nos cerveaux, l’adrénaline, l’acide lactique dans nos jambes après avoir couru dans le sable, le souffle coupé après avoir eu tant de mal à revenir sur la barre de sable, pris dans un violent ressac avec une femme inconsciente allongée sur une planche de surf que nous avions ramassée au passage durant notre course.
À peine revenue au Québec, j’ai lancé une initiative de levée de fonds pour venir en aide à l’équipe de sauveteurs de la plage de Jacó.
Aujourd’hui, faisant carrière en philanthropie, je me demande, au delà de cette expérience humanitaire ce qui m’a poussée à monter cette levée de fonds et aussi, ce qui a amené tant de gens à être touchés par cette histoire et à nous soutenir.
Dans cet article, je vous propose d’explorer les éléments qui inspirent les gens à soutenir une cause, en nous appuyant sur la recherche.
Identifiable victim effect
Une étude menée par le psychologue Paul Slovic démontre par exemple que les gens sont davantage enclins à aider lorsqu’ils sont confrontés à l’histoire d’une seule personne identifiable plutôt qu’à des statistiques abstraites.
Ce phénomène est connu sous le nom de « identifiable victim effect ».
Il décrit la tendance humaine à ressentir davantage d’empathie et donc une plus grande motivation à agir lorsqu’une tragédie concerne un individu précis, plutôt qu’un ensemble plus vaste et abstrait de victimes.
Autrement dit, nous réagissons plus facilement à une personne qu’à un chiffre (Slovic & al. 2007).
Les émotions déclenchent le don
Les dons ne sont pas seulement rationnels. Ils sont souvent émotionnels et relationnels. Les statistiques peuvent informer, mais ce sont les histoires humaines qui mobilisent l’action.
Les travaux du psychologue C. Daniel Batson ont également montré que l’empathie constitue l’un des principaux moteurs du comportement d’aide. Selon son empathy-altruism hypothesis, lorsque nous ressentons de l’empathie pour une personne, nous sommes plus susceptibles d’adopter un comportement altruiste (Batson, 2011).
Un individu plutôt qu’un groupe
Paradoxalement, plus le nombre de victimes augmente, plus notre réaction émotionnelle peut diminuer.
Ce phénomène est appelé psychic numbing (engourdissement psychique).
Une étude menée par les chercheurs Daniel Västfjäll et Paul Slovic a montré que les participants donnaient davantage d’argent lorsqu’ils voyaient la photo d’un seul individu que lorsqu’ils en voyaient plusieurs dans la même situation. L’empathie semble diminuer à mesure que le nombre de victimes augmente, il devient difficile de ressentir la même émotion pour des masses anonymes (Västfjäll & al. 2014)
Ainsi, lorsque la cause est incarnée par une personne identifiable la collecte de don s’avère plus efficace.
Ces travaux suggèrent que la philanthropie repose en grande partie sur des mécanismes émotionnels. Les donateurs ne réagissent pas uniquement à l’ampleur d’un problème, mais aussi à la capacité d’une cause à créer un lien humain. Autrement dit, les histoires incarnées, celles qui donnent un visage et une voix à une réalité, ont souvent un pouvoir mobilisateur plus fort que les chiffres seuls.
Une personne identifiable déclenche plus d’empathie qu’une statistique massive.
26 millions d’enfants souffrent de famine → faible réaction émotionnelle
Jimmy, 12 ans, souffre de famine → plus grande motivation à aider
Des histoires qui touchent le coeur
Les chiffres sont nécessaires pour expliquer l’ampleur d’un problème, mais ils mobilisent rarement l’action à eux seuls. Les histoires humaines, elles, permettent de ressentir l’impact d’une situation.
Commencer par une histoire qui touche l’humain, puis appuyer ensuite avec des données, peut aider à créer un engagement plus fort.
Une personne plutôt qu’un groupe
Lorsqu’une cause est présentée à travers un groupe abstrait, l’émotion peut se diluer. À l’inverse, lorsqu’une personne est mise de l’avant, son histoire, son parcours, son visage, il devient plus facile de se sentir concerné.
Dans vos communications, privilégier la représentation d’un parcours humain particulier peut rendre une cause plus tangible et plus mobilisatrice.
Références :
Batson, C. D. (2011). Altruism in Humans. Oxford University Press.
Discutons de votre organisation…
Chaque organisation a une histoire humaine derrière sa mission.
Si vous souhaitez réfléchir à la manière de raconter cette histoire pour mobiliser davantage de personnes autour de votre cause, je serai ravie d’en discuter avec vous.